Quel que soit le domaine sur lequel nous portons notre regard, nous ne pouvons que constater que celui-ci vit une profonde rupture. Et que bien des entreprises que nous tenions comme éternelles sont en ce moment sur le bord du précipice. Mais qu'en est-il du monde des quotidiens?
Il y a quelques années encore, évoquer la faillite des trois grands de l'automobile eut été une hérésie. Et que dire des boutiques de location de cassettes vidéo et de DVD. Il en est de même des grands chaines de vente au détail. Il y a dix années de cela, parler de la faillite de Towers Recors, cette importante chaine de vente de disques, nous aurait fait passer pour des fous. Et pourtant...
Avec les bouleversements que vivent les quotidiens en ce moment, difficile de ne pas évoquer la disparition de ceux-ci. Mais est-ce vraiment un scénario réaliste ou un simple mauvais rêve qui se dissipera au réveil?
Répondu immédiatement à cette question, oui, il y a un futur pour les quotidiens. Mais ce ne sera pas facile pour eux au cours de prochaines années. Il leur faudra revoir entièrement leur mission. Alors qu'auparavant, l'offre de service des quotidiens reposait exclusivement sur la vente de l'objet papier appelé «journal», ceux-ci devront se repositionner maintenant que nous assistons à une dématérialisation de l'objet avec le passage au numérique.
Que vendront alors ces quotidiens? De l'information pardi. Un peu comme l'industrie du disque faisant face à sa disparition et qui se voit se mettre en place une toute nouvelle industrie, celle de la musique, les quotidiens devront cesser de penser uniquement en terme de journal papier. L'information, l'industrie de l'information. À terme, les journaux ne seront qu'une simple composante de cette industrie de l'information.
Car ne nous leurrons pas, les quotidiens ont en main de très nombreux actifs. Des actifs dont se servent les blogueurs, les réseaux de télévision et les grands agrégateurs d'informations comme Google News. Oui, je parle bien ici d'information. Non pas de celle produite par les agences de presse, mais plutôt de celle spécifique au quotidien. Les enquêtes, les éditoriaux, les chroniqueurs. Imaginez une seule journée sans que cette information ne soit disponible. Imaginez une journée où l'ensemble des quotidiens de la planète serait en grève et que pas un seul journal ne serait mis en vente, pas un seul portail d'un quotidien verrait son site mis à jour.
Cela dit, il faudra que les éditeurs de quotidiens repensent leur rôle. Il faudra qu'ils cessent de penser en terme d'objet papier. Ils devront oublier leur mission actuelle qui est de convaincre le plus grand nombre de citoyens d'acheter leur journal. À compter d'aujourd'hui, les éditeurs devront s'interroger sur leur place dans la société. Il leur faudra se demander comment se rendre indispensable dans une société en rupture.
Une fois cette idée acceptée, les éditeurs devront aussi faire face à une nouvelle problématique : leur modèle d'affaires lui-même. En effet, le modèle actuel basé sur la publicité et les petites annonces est à revoir complètement. De nouveaux modèles devront être testé avant d'être adopté. Des outils de CRM (Customer relationship management) devront s'harnacher aux contenus afin de proposer aux «annonceurs», un terme qui faudra bientôt oublier, des approches basées sur le «branding», la recherche spécialisée (et payante), la publicité ciblée, etc.
Bref, nous pourrions encore discourir durant des pages et des pages (web, il va de soi), mais le véritable message que les éditeurs de quotidiens devront comprendre s'ils veulent passer au travers de la crise est que désormais, ils devront faire les choses différemment. Nonobstant la crise financière actuelle, rationnaliser en coupant tout bêtement dans le personnel et la rédaction ne sera pas une solution à la crise que vivent les quotidiens. De même que vouloir enfoncer dans la gorge des journalistes de nouvelles pratiques ne sera pas non plus la solution. Le changement s'apprivoise lentement, à petites bouchées. On ne peut obliger les gens changer leur pratique du jour au lendemain. Tout comme on ne peut espérer produire une information de qualité en demandant au même journaliste de produire à la fois un article, une analyse, un reportage vidéo et un album photo. Allons donc, c'est la simple logique.
Avant de penser vouloir changer les méthodes de travail, ne vaudrait-il pas mieux s'interroger sur l'information elle-même, sur le produit proposé aux consommateurs? Que pensent les consommateurs de l'information qui leur est proposée? Ne recevons-nous pas de leur part moult signaux qui nous force à s'interroger sur la qualité de l'information?
Source:
par Michel Dumais