Depuis le 14 mars au soir, Napster a mis en place sa deuxième génération de filtres pour bloquer l'échange de certaines pièces musicales, et les chiffres semblent montrer que ça marche plutôt bien. Mais au delà de cela, plusieurs considérations sont intéressantes.
Soyons réalistes: quand le 2 mars Napster a annoncé qu'il allait en l'espace de quelques jours bloquer les titres de milliers de morceaux, qui a cru qu'il y parviendrait réellement dans un délai aussi court? Surtout après avoir argué si souvent qu'on ne pouvait pas filtrer les noms de fichiers, comme face à EMusic. Selon Webnoize, le nombre moyen de morceaux partagés par usager serait tombé de 59%, d'une moyenne de 172 morceaux à 71! Compte tenu de toutes les ruses employées par les internautes ces derniers jours, la performance mérite d'être saluée.
Et évidemment, le nombre d'échanges de fichiers a chuté de façon drastique. Néanmoins, nombre de morceaux appelés à être bloqués circulent encore, avec une orthographe correcte ou maquillée. Si les téléchargements chutent, c'est parce que la majorité des usagers de Napster n'a jamais eu une âme de pirate: une fois l'esprit de fronde passé, les gens en ont vite marre de modifier les noms de fichier. Se procurer une toune ne mérite pas cet effort. Les gens n'ont pris que ce qui était offert. Ce qui explique que Napster n'ait jamais fait chuter les ventes de disques.
Pour imparfaits que les filtres soient pour l'heure, la RIAA serait mal venue de se heurter trop violemment à Napster, et pourrait notamment indisposer la juge: Napster, qui aurait pu faire un filtrage minimum, s'est conformé on ne peut davantage au vœu exprimé de la juge que chaque partie fasse preuve de bonne volonté, notamment sur la question des noms de fichiers «à géométrie variable». De plus cela passerait pour de l'acharnement et la RIAA en serait encore plus impopulaire. Cette dernière a plutôt intérêt à aider Napster.
Quant à Napster, il n'est pas certain qu'il ne profite pas de la situation. En suivant le jugement, il se forge une belle image de légitimité et de bonne foi. En pliant aux foudres de la RIAA et des majors, il bénéficie de l'image favorable du martyr. Mais en fait, à la veille d'instituer son modèle payant, le service d'échanges peut ainsi tourner sa veste sans passer pour un renégat, puisqu'il le fait apparemment sous la contrainte! C'est «tout bénef», en termes d'image.
Mais derrière ce filtrage qui n'est qu'un épisode, il y a un défi plus important: implémenter dans les fichiers une technologie de cryptage ou d'empreinte numérique garantissant le respect des droits d'auteur dans la circulation de la musique en ligne. Napster pourrait bien dans la foulée constituer le premier laboratoire à l'échelle un et prendre une longueur d'avance.
Texte rédigé par : Philippe Riondel
Publié dans BRANCHEZ-VOUS! le 16 mars 2001
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